
"Chacun le voit bien chez soi : on a du mal à jeter un livre à la poubelle. Cela ne se fait pas. J'ai vécu des résistances lorsque j'essayai avec quelques collègues d'introduire en France la pratique du "désherbage", très courante chez les Anglo-Saxons, où la familiarité du livre n'inspire pas les mêmes craintes. Le désherbage consiste à éliminer du fonds d'une bibliothèque les ouvrages obsolètes, inutiles ou délabrés. Il était admis en France qu'un livre entré dans le fonds n'en sortait jamais, comme les objets d'art dans les musées : ainsi les bibliothèques de lecture publique conservaient-elles des manuels d'informatique dépassés, des livres de médecine trompeurs et les Guides bleus dans leurs éditions anciennes. De toute évidence, ces ouvrages devaient être conservés dans des bibliothèques spécialisées pour les recherches historiques, mais ne faisaient que fourvoyer le lecteur de bibliothèques généralistes. L'accumulation prévalait sur la pertinence comme si chaque exemplaire devait être conservé en souvenir. Mais en souvenir de quoi ? Du livre sacré, sans doute, porteur d'une vérité éternelle."
Michel Melot.
Il y a un an, mon chef de service m'a demandé d'écrire un article dans la gazette interne sur les travaux de désherbage menés dans la salle de lecture. J'ai essayé d'y apporter un peu de légèreté tout en démontrant la méthode de travail et le sérieux de l'affaire qui n'avait pas été mené depuis la création de la bibliothèque.
Résultat ? J'en ai pris pour mon grade par un bibliothécaire aujourd'hui parti à la retraite qui a trouvé cet article insultant. J'ai été saisie par la violence des propos prouvant une fois de plus le choc qu'il peut y avoir entre les générations.
Moralité : je ne commets plus d'articles dans cette gazette (du moins pour le moment). Mon sentiment que nous n'avons pas tous, bibliothécaires, la même culture professionnelle et le même langage professionnel est renforcé. Pour les maçons, il y a sans doute plusieurs possibilités de monter un mur suivant le matériau utilisé mais au bout du compte ce mur est monté. Pour les bibliothécaires, c'est souvent l'inverse, on peut ou on peut pas et ça déchaîne les passions...